Un affrontement particulièrement tendu s’est produit à l’Assemblée nationale, mettant en lumière la crispation croissante autour de la politique énergétique française et, plus largement, l’incapacité des forces politiques à s’accorder sur un diagnostic commun. Au cœur de cette séquence houleuse, Jean-Philippe Tanguy a mené une charge frontale contre les écologistes et, plus spécifiquement, contre Agnès Pannier-Runacher, dans un échange où les accusations ont rapidement pris le pas sur la recherche de solutions concrètes.
Le débat, initialement centré sur les coûts de l’électricité et leurs conséquences économiques, s’est transformé en confrontation idéologique, révélant une fracture profonde sur la manière de gouverner l’énergie dans un pays confronté à une équation de plus en plus explosive : assurer des prix supportables, sécuriser l’approvisionnement et décarboner l’économie.

À l’origine de l’embrasement, une question devenue obsessionnelle pour les ménages comme pour les entreprises : combien va coûter l’électricité, et pourquoi la facture semble-t-elle inévitablement grimper ? Jean-Philippe Tanguy a dénoncé ce qu’il décrit comme un brouillard entretenu par l’exécutif, accusant le gouvernement de refuser d’assumer clairement l’ampleur des dépenses à venir.
Il a évoqué un niveau de coûts « exorbitants », susceptibles d’atteindre près de 10 milliards d’euros l’année prochaine, une somme qui, selon lui, illustre la dérive d’un système devenu illisible.
Dans son intervention, il a insisté sur l’idée que les Français ne supportent pas seulement une hausse conjoncturelle liée aux crises internationales, mais paient le prix d’un modèle de marché et d’une stratégie nationale incohérente, où les décisions se contredisent et fragilisent le pays.

Selon le député, la racine du problème résiderait en grande partie dans l’architecture du marché européen de l’électricité, qu’il a accusée de déconnecter les prix de la réalité des coûts de production. Il a aussi pointé ce qu’il a qualifié de « sabotage » du nucléaire français, évoquant des choix politiques et réglementaires qui auraient entravé la filière, ralenti les investissements et aggravé la dépendance à des prix de marché volatils.
Derrière cette accusation, une thèse récurrente dans certains camps : la France aurait dilapidé un avantage compétitif historique en affaiblissant sa capacité de production pilotable, au moment même où l’électrification des usages exige davantage d’électricité et où la compétition industrielle s’intensifie.

Face à cette offensive, Agnès Pannier-Runacher a cherché à déplacer le terrain du débat. Plutôt que d’entrer frontalement dans la logique de Tanguy sur le marché européen et le nucléaire, elle a tenté de recadrer la discussion autour des énergies fossiles, soulignant la dépendance persistante de la France aux importations d’hydrocarbures. Dans son propos, l’enjeu énergétique ne peut pas se réduire au seul prix du kilowattheure : il s’agit aussi de souveraineté, de sécurité d’approvisionnement et de réduction des vulnérabilités géopolitiques.
Elle a ainsi rappelé que la France, malgré un mix électrique relativement décarboné, reste fortement tributaire du pétrole et du gaz pour le transport, l’industrie et le chauffage de certains bâtiments, ce qui pèse sur la balance commerciale et expose le pays aux chocs de prix internationaux.
La ministre a également introduit un angle nettement plus politique, en évoquant des liens « hypothétiques » entre le Rassemblement National et la Russie, suggérant que le discours de ses opposants serait difficilement dissociable d’une ambiguïté géopolitique. Cette manœuvre, perçue par les uns comme une mise en garde légitime, par les autres comme une diversion, a immédiatement attisé la tension. Pannier-Runacher a, dans le même temps, vanté le rôle des énergies renouvelables, présentées comme une opportunité pour l’économie locale : emplois non délocalisables, investissements territoriaux, et moindre dépendance aux importations d’énergies fossiles.
Pour elle, accélérer le développement des renouvelables ne relève pas d’un « choix idéologique », mais d’une stratégie de résilience économique et industrielle.
La réplique de Jean-Philippe Tanguy n’a pas tardé, et elle a été cinglante. Refusant le déplacement du débat vers la question russe, il a accusé le gouvernement d’incompétence et, surtout, d’avoir paradoxalement enrichi la Russie via ses politiques énergétiques. L’argument est clair : si la France et l’Europe ont dû recourir davantage à des importations d’énergie dans certaines phases, c’est que des décisions internes ont affaibli les capacités nationales et créé une dépendance. Dans sa lecture, les responsabilités ne doivent pas être projetées sur l’opposition, mais assumées par ceux qui gouvernent et qui, selon lui, ont multiplié les erreurs d’anticipation.
Il a martelé que la crise énergétique actuelle serait d’abord le produit d’un pilotage erratique, où l’on promet la stabilité tout en organisant la hausse, et où l’on annonce des protections tout en laissant les acteurs économiques face à des coûts insoutenables.
Les échanges ont alors viré à l’affrontement de doctrine. Tanguy a accusé les écologistes de méconnaître les contraintes technologiques et économiques du système énergétique. Il a dénoncé une préférence pour des solutions qu’il qualifie de « délire idéologique », qui, selon lui, ignoreraient les impératifs de pilotabilité, de continuité de service et de compétitivité. Dans ce type de critique, les renouvelables sont souvent présentées comme intermittentes, nécessitant des investissements massifs dans les réseaux, le stockage ou des moyens d’appoint, et risquant d’alourdir la facture si l’intégration est mal planifiée.
Les écologistes, de leur côté, rétorquent habituellement que le coût des renouvelables a fortement baissé, que l’intermittence se gère par un mix diversifié, l’effacement, l’interconnexion et, à terme, des capacités de stockage, et que la véritable impasse serait de retarder la transition au risque de subir des coûts climatiques et géopolitiques supérieurs.
Au-delà des invectives, une inquiétude majeure a surgi : l’impact direct sur le tissu productif. La hausse des prix de l’énergie frappe de plein fouet les entreprises françaises, en particulier les industries électro-intensives, mais aussi une multitude de PME pour lesquelles l’électricité constitue un poste de dépense de plus en plus difficile à absorber. Tanguy a insisté sur la menace pour la compétitivité nationale : quand les concurrents bénéficient d’énergie moins chère ou de dispositifs plus prévisibles, la France risque de voir s’accélérer les délocalisations, les fermetures de sites et la contraction de l’investissement.
Cette alarme est d’autant plus sensible que la réindustrialisation, présentée comme un objectif stratégique, suppose précisément un cadre énergétique stable, abondant et compétitif.
Le débat a aussi mis à nu une difficulté de fond : l’absence de récit commun sur la trajectoire énergétique. La France est prise entre plusieurs temporalités. À court terme, il faut amortir les factures et éviter que les hausses ne se transforment en crise sociale et industrielle. À moyen terme, il faut décider et financer des investissements lourds : prolongation ou remplacement du parc nucléaire, accélération des renouvelables, modernisation des réseaux, électrification des usages, rénovation thermique. À long terme, il faut atteindre des objectifs climatiques exigeants sans sacrifier la souveraineté ni la cohésion sociale.
Or, dans l’hémicycle, la discussion a montré que chaque camp tend à sélectionner une partie de l’équation et à accuser l’autre d’aveuglement, ce qui nourrit l’impression d’un pays qui débat en boucle sans trancher.